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Si les Américains formaient un seul individu, il serait nécessairement un artiste du militaire, car la guerre est un art. Entre la fin de la deuxième Guerre mondiale et aujourd’hui, deux conflits, dont les Américains furent les protagonistes, eurent lieu mais affectèrent différemment les acteurs en place : les gouvernements, la population, et les médias. En fait, issue de contextes particuliers, la guerre du Viêt-Nam puis la guerre du Golfe ont, entre autres, impliqué et influencé les médias de façon significative.

Nous cherchons donc à comparer et analyser les couvertures médiatiques de la guerre du Vietnam et de la guerre du Golfe, tout en mettant en relief les éléments historiques, technologiques et médiatiques qui démontrent une certaine « accélération de l’Histoire ». Afin d’y parvenir, nous divisons notre analyse en trois parties : Viêt-Nam et Golfe persique souligne les phases honorable et absurde du conflit en Asie du Sud-Est, tout en faisant le lien avec la guerre en Irak ; La belle guerre démontre l’esthétisation, phénomène novateur, mise en œuvre lors de la guerre du Golfe ; enfin, Le front intérieur indique l’influence des deux conflits sur le monde médiatique.

Viêt-Nam et Golfe persique : phases honorable et/ou absurde des deux conflits

En 1965, la Guerre froide bat son plein et les Américains vont à la guerre afin de préserver un certain équilibre géostratégique en Asie du Sud-Est. Cependant, les médias télévisuels ont une vision particulièrement influencée par l’image traditionnelle de la guerre menée par les États-Unis : il s’agit de l’effort d’une nation tout entière, forte d’une tradition militaire ayant comme apogée la deuxième Guerre mondiale et dont l’armée se vante de perpétuer cet art de la victoire. Les militaires sont puissants, braves et tenaces : « Chaque bataille, chaque débarquement, est une nouvelle occasion de prouver de quoi sont capables les hommes et les unités »[1]. Pour les Américains, la guerre est un acte héroïque et, au début du conflit avec le Viêt-Nam, la télévision n’hésite pas à censurer les clichés trop durs et sanglants, car de telles images pourraient choquer une société victorieuse et patriotique. La guerre, d’un point de vue médiatique, est propre.

La virilité est même à l’honneur : ainsi, reporters et hommes d’arme n’hésitent pas à comparer l’artillerie aux stéréotypes féminins. La guerre est provocante, et l’homme viril, dominateur, n’aime perdre. Il cherche la victoire à tout prix. En ce sens, les combattants américains au Viêt-Nam forment un groupe, une masse létale, qui n’a qu’un seul but et qui ne le remet jamais en question : la victoire totale. Les journalistes n’hésitent pas à commenter les exploits des militaires tel un événement sportif où, après avoir gagné une bataille, la célébration a lieu : « […] la concrétisation du rêve de tout pilote, la bombe qui fait sauter un pont de chemin de fer […], en pensant peut-être à la soirée qu’ils vont organiser au carré des officiers pour fêter la destruction du pont »[2]. Même au Viêt-Nam, la technique a beaucoup d’importance, surtout lors d’une guerre médiatisée par la presse écrite, puis télévisuelle. Il n’est pas rare de voir des militaires, des politiciens de même que des journalistes utiliser des termes tels que « dégager » un territoire, « neutraliser » une cible ou même « travailler » l’ennemi. Toute cette utilisation de langage technique, associé à certaines images violentes et des commentaires divers, semblent, petit à petit, banaliser la violence.

Au tout début du conflit, la guerre se veut rationnelle, et les journalistes font tout en leur possible afin d’ordonner les diverses stratégies militaires et conceptualiser les attaques ainsi que les replis en terme de « but à atteindre ». Cette même rationalité va, ironiquement, distancer peu à peu les Américains de la guerre au Viêt-Nam, car plus cette dernière évolue dans le temps, plus on se demande en quoi elle contribue à la réalisation d’objectifs stratégiques. Avant l’offensive du Têt en 1968, les conférences de Saigon, manipulées par l’armée américaine, font appel à des reporters assidus qui favorisent nettement le côté américain. Ainsi, 62% des batailles sont présentées comme étant des succès américains, alors que le Viêt-Nam ne s’en fait accorder que 28%. Le but de l’exercice : souligner que tout va pour le mieux chez les yankees. Armés d’une technologie supérieure, on laisse sous-entendre que les Américains mènent le bal offensif, mais en réalité, le Ministère de la défense américain constate que le Viêt-Cong prend l’initiative des combats dans la majorité des cas. Cette première phase de la guerre au Viêt-Nam, que nous appelons « honorable », patriotique et pleine d’ambitions, est aussi témoin de la manipulation de l’information de la part du gouvernement des États-Unis. Selon lui, mentir est nécessaire afin de sortir gagnant du conflit.

Toutefois, l’image « politically correct » de la guerre prend une allure de divisions à tous les niveaux dès 1968 ; la télévision, loin de soutenir cette division, la retransmet simplement. La contestation se perçoit, d’ailleurs, « au sein des élites politiques des deux partis, à l’intérieur du gouvernement, au cœur du grand public, et sur le champ de bataille […] »[3]. Les Américains constatent que la guerre peut, parfois, mal finir. Leur fierté est ébranlée. Trois ans après le début d’un conflit qui perdure, les débats politiques s’immiscent dans la conception américaine d’une guerre honorable qui devient, tout au plus, un simple conflit : les attentes diminuent. Se préparant à un match nul, voire même à une défaite possible, les médias cessent d’associé le conflit au Viêt-Nam à une deuxième Guerre mondiale autrement héroïque. De plus, les journalistes ne cachent plus les victimes sous des rapports statistiques : les citoyens prennent conscience des résultats meurtriers tant américains qu’ennemis. La présentation de photos concrètes de morts au combat optimise la connotation humaine engendrée par la guerre. Le 26 juin 1969, le journaliste Brinkley souligne que « chacun d’entre eux [les soldats] représentait un homme la plupart du temps très jeune, avec des espoirs qu’il ne réalisera jamais, avec une famille et des amis qui ne le reverront pas »[4]. Le conflit devient, dès 1968, plus humain ; c’est le début de la phase « absurde ».

    Hélicoptères américains au Viêt-Nam (1966)

    Les forces américaines utilisèrent grandement les
    hélicoptères afin de mener leur guerre au Viêt-Nam
    (J.K.F. Dung, U.S. Military/D.O.D., 1966)

    Dès lors, le président Johnson ne parle plus de la guerre du Viêt-Nam, mais d’une paix pressante avec cette nation. Le message change radicalement. Alors que la victoire n’est plus possible, l’on souhaite quitter honorablement et, sous Nixon, l’on débute le rapatriement des troupes. Les médias, pour leur part, soulignent un sentiment ressenti par une majorité de la population : « Le soldat américain moyen ne veut plus jouer aucun rôle dans cette guerre, même dans une position défensive »[5]. Remplacé par un sentiment d’absurdité répétitif, le patriotisme traditionnel associé aux Américains en prend pour son rhume. Plusieurs critiquent le rôle tenu par les médias. Même Nixon s’élève contre la partialité des médias par rapport à l’effort de guerre au Viêt-Nam : « La surreprésentation des minorités bruyantes, le silence autour des travaux du Congrès américain, le monopole du commentaire par les milieux new-yorkais, le mépris pour la majorité silencieuse »[6], sont, selon lui, des biais évidents. Cette défaite nécessitera beaucoup de temps à panser pour les citoyens et le gouvernement américain, mais plus d’un rêvent déjà d’une nouvelle occasion où ils pourront prouver au monde entier leur puissance militaire.

    En 1991, l’entrée des États-Unis dans un conflit armé contre l’Irak, qui vient d’envahir l’État souverain du Koweït, semble servir de prétexte aux Américains qui voient en la guerre du Golfe une occasion en or d’effacer la rebuffade subie lors de la guerre du Viêt-Nam, soit une étape déterminante dans le rétablissement de la légitimité des Américains en tant que super puissance mondiale. Avec le démantèlement du bloc de l’Est, « la fracture Nord/Sud remplacerait celle de la guerre froide entre l’Ouest et l’Est »[7], et pour certains, plusieurs leaders tels que Kadhafi et Saddam Hussein remplacent adéquatement les Hitler et les Staline d’antan. De plus, plusieurs font le lien entre la période patriotique d’avant 1968 lors de la guerre du Viêt-Nam et le rapide et décisif conflit qui a lieu dans la région du Golfe persique. D’une part, les médias soulignent ouvertement qu’il s’agit de « notre » guerre, et font, de nouveau, référence à la deuxième Guerre mondiale en gage de comparaison. Le conflit fait ainsi appel à l’ensemble des citoyens et se place bien au-dessus des politicailleries de Washington. D’ailleurs, le public soutient largement cette guerre qu’il juge légitime : « Il s’agit de la liberté du peuple américain et de celle du monde. Cette liberté mérite qu’on se batte pour elle. Nos ancêtres l’ont fait pour nous »[8], souligne une concitoyenne. Les médias, à l’écoute du peuple, mais aussi des cotes d’écoute, transmettent donc ce sentiment populaire de légitimité militaire.

    Quant à une certaine virilité de la guerre, l’on retrouve en 1991 plusieurs femmes dans les troupes alliées, ce qui amoindrit l’aspect masculin stéréotypé du combat. De plus, le peu d’effectif tué au combat amoindrit une certaine perception macabre de la guerre, d’autant plus que plusieurs opérations sont maintenant automatisées, dirigées par l’informatique. Mais la rationalité et la victoire demeurent des valeurs sûres. Les médias, eux, jouent le jeu du gouvernement et misent sur une victoire totale, objectif principal de l’opération. Toutefois, plusieurs différences existent entre le conflit au Viêt-Nam et celui en Irak. Tout d’abord, les soldats sont maintenant des experts en technologies, et les stratèges et journalistes usent d’un langage technique abstrait, sans allusions violentes. L’on ne tue plus les gens, l’on « touche » des cibles. Aussi, des experts jouent le rôle de commentateurs militaires chez les médias, directement sous la coupe de l’armée qui, elle, contrôle de très près l’information transmise au public, davantage qu’au Viêt-Nam. Ainsi, les journalistes se voient imposer des limites d’action très strictes : ils sont restreints à certaines zones et ne peuvent aller sur le champ de bataille… l’armée ne souhaite répéter les erreurs du Viêt-Nam.

    Militaires pendant la Guerre du Golfe (1990-1991)

    Quelques photos prises lors de la Guerre du Golfe (1990-1991)

    Rationnelle, la guerre du Golfe est aussi technique, et la victoire est, bien avant la conclusion du conflit, acquise grâce à une supériorité technologique. Tout fonctionnait à merveille lors du conflit : les missiles téléguidés touchent leurs cibles et les fusées Patriot annihilent les missiles ennemis. L’on remarque également que l’on ne voit pas à la télévision de soldats tirer à la carabine, l’on constate plutôt une mire qui souligne la portée d’un missile high-tech jusqu’à son explosion, témoin de sa cible meurtrie. À l’extrême, l’on présente la guerre sous des images digne des annonces récentes d’IBM : « Les chasseurs à réaction atterrissent au lever et au coucher du soleil, tandis que des soldats font signe que tout va bien »[9]. La guerre du Golfe est un téléroman rapide, hautement technologique, propre et, à la limite, plaisante à regarder, ironiquement ! « Nice and easy » comment disent les Anglo-saxons.

    La belle guerre

    La guerre se fait littéralement pour la caméra, qui fige le temps par l’intermédiaire d’une photo, ou qui fait revivre les séquences importantes de combats grâce à la télévision. L’effet miroir dessert fort bien les campagnes militaires ; Walter Benjamin constate cet état de fait bien avant la guerre du Viêt-Nam puis celle du Golfe : il « note que les actualités filmées où « la masse peut se voir face à face » ont pour résultat une esthétisation de la vie politique et que « tous les efforts pour esthétiser la politique culminent en un seul point. Ce point c’est la guerre »[10].

    Rendre la guerre belle, la rendre propre à la façon de CNN, en 1991, oublier son aspect terrifiant et mortel, est décidément une propagande ultime qui transforme métaphoriquement la réalité en fiction et la nuit en jour. La guerre actuelle, celle vécue lors de 1991, utilisant la technologie et la réalité virtuelle, est une guerre qui a bien peu à voir avec celle du Viêt-Nam d’un point de vue médiatique, car elle est pudique : « la guerre esthétisée, en faisant oublier la guerre réelle, nous dit que la guerre est « propre », sans victimes et sans dégâts, puisque les armements sont désormais « intelligents »[11]. Les écrans de télévision ont fini par « assassiner » la guerre, cette dernière demeurant à un niveau virtuel bien distant du débarquement de Normandie en 1944 et de la bataille de Stalingrad, qui marquèrent l’imaginaire collectif. La deuxième Guerre mondiale fut une guerre, alors que le conflit du Golfe persique fut un spectacle télévisuel !

    Mais, est-il possible que ce grand pouvoir médiatique sur l’événement guerrier influence, volontairement ou non, le flot d’informations transmis ? « Le 26 janvier 1991 par exemple, pendant la guerre du Golfe, CBS consacre huit secondes à un rassemblement de 50 000 pacifistes sur la côte Ouest et treize secondes à quelques centaines de partisans du président Bush réunis à Albany. Le même jour, ABC consacre une minute à la manifestation anti-guerre de Washington (100 000 personnes) et plus de deux minutes et demi à un reportage sur des ouvriers « fiers de fabriquer le missile Patriot »[12]. En ce sens, la censure des années ’90 est, en quelque sorte, liée à la longueur des clips de nouvelles. Devrions-nous accorder aux nouvelles des temps de reportage équivalents ? Non, il est évident qu’une telle opération est complètement utopique et ne servirait personne. Imaginez le défi ! Il demeure toutefois que l’information est rarement objective : « l’écrasante majorité de ses informations, dans le contenu, l’ordre, le ton, reflète une inévitable partialité »[13].

    De plus, il est à noter que plusieurs réserves sont émises à l’égard des informations provenant de sources irakiennes, alors que les sources occidentales sont jugées fiables. Il semble donc y avoir un double standard médiatique qui rappelle un certain colonialisme. Alors, le média est-il un droit ou un luxe ? Nous croyons qu’il est définitivement un droit, mais également que les gens des médias doivent critiquer davantage leur propre travail, et non seulement les politiciens et les militaires, ou tous les autres susceptibles d’être identifiés. Ce droit à l’information, lors de la guerre du Golfe, a nécessité toute une gamme de technologie avant-gardiste, une infrastructure que l’auditeur ou le lecteur ne voit jamais. Les techniques de production, de diffusion et de réception ont, grâce à la satellisation de l’information, permise de transférer images, sons et données à la vitesse du son. Techniquement, le travail est facilité, ne reste plus qu’à se concentrer sur une responsabilité davantage liée aux propos des reporters.

    Avec la guerre du Golfe, l’on se rend compte à quel point les médias sont proactifs et nécessaires. Ils permettent aux citoyens, qui paient pour entretenir leur machine de guerre, de savoir de quelle façon leur investissement est utilisé. C’est une certaine victoire de la démocratie : « L’information devient un bien stratégique dans le fonctionnement des sociétés complexes […], l’information est le « moteur » de la société pluraliste et elle doit être la plus largement diffusée et partagée, puisqu’elle est le bien commun »[14]. Bref, l’information est un bien culturel davantage qu’une entité technique et sa mise en contexte est primordiale (le fond), mais l’on doit se méfier d’une surabondance de diffusions en direct à long terme, car ce procédé risque de vider les messages de leur sens premier. Ainsi, la presse n’a pas que des droits, mais aussi des devoirs.

    Le front intérieur : médias et médiatisation

    C’est principalement l’attente du public qui influe sur la guerre médiatique : « On sait ce que les gens désirent alors nous devons leur fournir », voilà généralement le discours des gens des médias. Toutefois, les médias ne peuvent toujours prendre une position claire, car « ils ne doivent déplaire ni aux téléspectateurs ni aux pouvoirs politiques, financiers ou économiques »[15]. Voilà pourquoi la télévision est davantage à l’écoute de la population et des messages populaires qu’à l’écoute de son propre pouvoir en tant qu’instrument d’influence des masses. Avec la guerre, les médias cherchent à produire un maximum d’émotions, car cela accroche les individus : « En montrant aux téléspectateurs les situations dramatiques créées par les combats et le bombardement des villes, ils sont en mesure d’obtenir un effet maximal : leur permettre de frémir à la vue d’images cruelles de la souffrance et de la mort des Autres »[16].

    La médiatisation de l’information affecte même la popularité des politiciens qui mènent les troupes au combat. Alors que les journalistes traitent abondamment de l’offensive du Têt, le 30 janvier 1968, l’on constate alors une baisse de popularité du président Johnson. Réalisant tout le potentiel du petit écran, il n’est pas surprenant de voir des étudiants manifester contre la guerre sur les campus universitaires… sachant fort bien l’impact que les médias ont sur les politiques du pays, les coups d’éclats deviennent fort populaires ! Les médias sont donc un outil à double tranchants qu’il faut manipuler avec soin afin de la convertir au maintient des politiques encouragées. Mais, ne croyons pas que les médias soient les seuls responsables de l’opinion américaine, qui varie entre l’euphorie initiale (phase honorable) au pessimisme final de la guerre du Viêt-Nam (phase absurde). Les médias ont tout au plus accentué une pente glissante sur laquelle la position gouvernementale se voyait descendre.

    Actuellement, en une décennie où CNN définit le canon médiatique avec excellence, la guerre du Golfe se veut, pour les journalistes, une occasion en or de développer le côté omniprésent de l’individu qui, lui, veut tout savoir et tout voir, en direct le plus souvent. C’est l’ère du fastfood médiatique qui, habituellement, précipite les images plus rapidement que leur mise en contexte, malheureusement. Dans cette guerre médiatique, même Saddam Hussein se sert des médias : il libère des otages afin de présenter un aspect humain de sa personne, il permet aux journalistes occidentaux de demeurer à Bagdad à l’instar du conflit (malgré une censure stricte), il utilise des fusées Scud qui fascinent les téléspectateurs de par le monde, et les médias présentent sans relâche les incendies infernaux de puits de pétrole qui font rage au Koweït. Pendant ce temps, le public est gavé de chocs audiovisuels : même Las Vegas n’aurait pas fait mieux ! Face à ce déploiement stratégique et médiatique de l’adversaire, les États-Unis ne souhaitent pas se retrouver dans le guêpier du Viêt-Nam : ils instaurent une censure dans le but avoué « de ne pas fournir de renseignements utiles à l’ennemi ; de ne pas publier de nouvelles démoralisantes pour les troupes et la population amies »[17].

    Scud Transporter Erector Launcher (véhicule)

    Un “Scud Transporter Erector Launcher” (TEL)
    avec un missile prêt à être lancé

    Malgré cette censure défensive, les journalistes permettent la diffusion de la première guerre télévisée en direct au monde. La guerre, c’est les reporters qui la faisaient aux côtés des gens d’arme, octroyant la parole aux experts militaires ou aux ministres de leur choix. La populace, elle, semble subir deux censures : l’une militaire, certes, et l’autre médiatique et sélective. Le résultat peut quand même donner des résultats probants : CNN connut des heures d’écoute phénoménales ! En réalité, les médias sont un réel front intérieur : les gouvernements doivent s’en occuper parfois tel un allié fidèle, d’autre fois tel un ennemi hypocrite. Ils sont partout à la fois, toujours à l’affût des émotions. Ils ne laissent personne indifférent.

    Conclusion

    Nous observons plusieurs ressemblances entre la guerre du Viêt-Nam et celle du Golfe : toutes deux font appel à l’effort de la nation américaine, puis à son patriotisme, toutes deux présentent une certaine virilité associée à l’esprit de la victoire et ont leur propre rationalité. Mais, il y a aussi certaines différences : la contestation massive du conflit, dès 1968, ne se reproduit pas nécessairement lors de la guerre du Golfe, bien que cette dernière a été beaucoup plus courte ; de plus, l’utilisation d’un vocabulaire technique lors de la guerre du Viêt-Nam fait la place à l’utilisation d’armes techniquement et technologiquement plus avancées en 1991. De pair avec cette technologie d’allure virtuelle, propre à une décennie informatisée, la guerre devient propre, voire même pudique : les armes intelligentes font le sale boulot, et les médias ne présentent ni morts, ni dégâts ! L’on assiste à une démocratisation de l’information, certes, mais à quel prix. Comment juger si une guerre est légitime si l’on nous cache sa réalité la plus nue, soit ses conséquences létales ? Et les gouvernements, eux, semblent préférer cette procédure médiatique qui dissimule les effets négatifs de la guerre : cela leur permet d’éviter une certaine contestation populaire. Pendant ce temps, CNN attend impatiemment le prochain conflit.

    Robert Radford, M.A. ©1999, 2011


    [1] Dan Hallin, “Images de guerre à la télévision américaine. Le Vietnam et le Golfe persique”, dans Hermès 13-14. Cognition, communication, politique, Coll. : “Espaces publics en images”, Paris : CNRS Éditions, 1994, p. 122.

    [2] Ibid., p. 123.

    [3] Ibid., p. 125.

    [4] Ibid., p. 126.

    [5] Ibid., p. 127.

    [6] Francis Balle, “Les études sur les médias”, dans Médias et sociétés. Presse, audiovisuel, télécommunications, 6ème édition, Paris : Montchrestien, 1992, p. 35.

    [7] Marc Nouschi, Petit atlas historique du XXe siècle, Coll. “U”, Paris : Armand Colin, 1997, p. 142.

    [8] Hallin, loc.cit., p. 128.

    [9] Ibid., p. 131.

    [10] Jean-Philippe Uzel, “Le rôle des médias dans l’esthétisation de la guerre au XXe siècle”, dans Claude Beauregard et Catherine Saoutier (dir.), Conflits contemporains et médias, Coll. “Documents”, Ville Saint-Laurent : XYZ Éditeur, 1997, p. 149.

    [11] Ibid., p. 152.

    [12] Gregory Derville, Le pouvoir des médias. Mythes et réalités, Grenoble : Presses universitaires de Grenoble, 1997, p. 94.

    [13] Dominique Wolton, War Game. L’information et la guerre, Paris : Flammarion, 1991, p. 66.

    [14] Ibid., p. 70.

    [15] Gérard Chaliand, La persuation de masse. Guerre psychologique et guerre médiatique, Paris : Robert Laffont, 1992, p. 56.

    [16] Ibid., p. 57.

    [17] Ibid., p. 77.

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