L’image au XIXe siècle : une diffusion intimement liée au développement social



Le XIXe siècle a connu, sans l’ombre d’un doute, une révolution en ce qui a trait à la communication visuelle. De fait, cette dernière est issue de plusieurs facteurs, dont les développements technologiques qui ont facilité la création et la distribution d’images visuelles, mais aussi du développement d’un marché populaire pour l’imagerie visuelle, entre autres. Toutefois, avant que la photographie existe, des procédés nécessitant des artisans imprimeurs permettaient de reproduire des images, certes, mais « this delicate process could only produce a limited number of prints because the pressure exerted by the printing-press would rapidly flatten the incised lines »[1]. Il devient alors évident que les éditions étaient limitées, que les coûts de reproduction étaient élevés, d’où une diffusion fort réduite.

Avec le XIXe siècle, deux nouveaux procédés permettent d’améliorer le sort de la reproduction massive : la gravure par le bois (qui était utilisée depuis le XVe siècle) et la lithographie. Grâce au « wood-engraving », il était possible de produire des milliers de copies sans que la qualité de l’impression diminue à la longue. Ainsi, plusieurs journaux utilisent ce procédé : « The Penny Magazine » en 1832 (200 000 exemplaires l’année suivante), L’« Illustrated London News » en 1842, etc. Pour sa part, la lithographie, inventée en 1797, est fort simple : « the image was drawn with crayon, or some other water-repellent substance, directly onto limestone »[2]. Simple et peu dispendieuse, la lithographie se répand d’abord en Angleterre dès 1807, puis en Europe en 1820, et même au Canada en 1831.

Exemple d’une lithographie du XIXème siècle représentant
des soldats royaux afghans (British Library, 1839-1842)


Grâce aux presses mues aux machines à la vapeur, la publication massive par le biais de la lithographie est chose faite, prenant le surnom « d’art démocratique » dès la deuxième moitié du XIXe siècle. Au Canada, l’impact de ce procédé est exponentiel : à Toronto, alors que l’on ne retrouve qu’un seul lithographe en 1846, il y en a seize en 1899. Pour donner une idée de la production, il est dit que Joseph Hoover & Co. Réussit à produire entre 600 et 700 000 pièces lithographiques en une seule année ! Mais il va sans dire qu’au siècle passé, c’est surtout la photographie qui a le plus d’impact en matière de reproduction visuelle. Alors que la caméra Kodak apparaît en 1888, bien peu de villes en Amérique du Nord ne sont influencées par la photo. Même la gravure sur bois et la lithographie sont influencés par la photographie : l’imprimerie par la gravure-photo et la photolithographie sont, entre autres, bien présentes et permettent de refléter la « réalité » en images. La qualité de l’image s’en trouve grandement améliorée, car les distorsions sont éliminées et les artistes se voient confrontés à de nouveaux challenges.

D’un point de vue éducationnel, la photographie devient même un allié incontestable de cette société qui désire accroître ses connaissances : « Thirst for more knowledge among the less literate resulted in more texts with greater numbers of illustrations […]. The new means of visual communication helped provide them »[3]. Même les meilleurs moyens de transport aident le développement de la photo ; ainsi, avec les chemins de fer, par exemple, le marché connaît une extension importante, ce qui favorise les compagnies de publication et les journaux, entre autres. Par le biais des facilités de transport, des journaux tels que « L’Opinion publique » et « The Canadian Illustrated News » élargissent leur marché et présentent des milliers d’images à l’intérieur de leurs publications. Bref, au XIXe siècle, c’est la vie sociale et intellectuelle de millions de citoyens qui s’apprête à être bouleversée par les nouvelles inventions liées à l’iconographie photographique.

Mais pourquoi la photographie est-elle créée en cette première partie du XIXe siècle ? « L’histoire des sciences peut répondre : pour des raisons assez proches de celles qui ont suscité la machine à vapeur, les machines volantes ou le téléphone ; l’histoire des arts ou des médias, quant à elle, propose des raisons analogues à celles qui motivèrent la peinture à l’huile ou l’imprimerie au XVe siècle »[4]. En fait, il est difficile de bien définir la photographie, tellement son mode de fonctionnement, l’appareil à bien parler, est divers, sans oublier que le résultat final de sa production (l’image) est infini ! Grosso modo, tout comme les nombreuses autres inventions mécaniques du siècle passé, il s’agit surtout, comme le disent les frères Niepce, d’une « machine ». Selon Niepce en 1829, l’héliographie reproduit instantanément les images captées en chambre obscure grâce à la lumière et aux dégradations de teintes du noir au blanc. En ce sens, c’est la décomposition de la lumière qui produit un effet chimique.

Évidemment, la photographie est issue de multiples inventions précédentes, dont les fameuses machines à dessiner, ou même les machines à profil du XVIIIe siècle, voire même de la camera obscura qui est encore plus antérieure. Également, nous ne pouvons négliger les découvertes chimiques qui ont aussi contribué à la capture de l’image sur pellicule : Senebier travaille sur les altérations photochimiques d’extraits de plantes et de bois en 1777 ; en 1819, Herschel fait la découverte de l’hyposulfite de sodium ainsi que sa propriété de dissoudre le chlorure d’argent ; et que dire des nombreuses recherches de Niepce concernant le pyréolophore dès le début du siècle passé, entre autres. À vrai dire, alors que « la mécanique de la machine à lumière n’était pas encore au point, […] Daguerre, fort habile en machineries de théâtre, était en position de réussite […] »[5].

Camera obscura (1772)

Camera obscura

Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 1772

Socialement, la photographie semble intimement liée à l’évolution politique et sociale d’une bonne partie de la société. Au XIXe siècle, l’industrialisation favorise la production de masse, et les portraits n’échappent pas à ce phénomène. De plus, « faire faire son portrait » était un de ces actes symboliques par lesquels les individus de la classe sociale ascendante rendaient visible à eux-mêmes et aux autres leur ascension et se classaient parmi ceux qui jouissaient de la considération sociale »[6]. En termes d’évolution du portrait, l’on passe définitivement de l’art artisanal à une forme mécanisée de la reproduction imagée des individus. La montée de la bourgeoisie de classes moyennes n’est pas, non plus, étrangère à ce besoin grandissant de la valorisation sociale par le portrait. En France, entre autres, la démocratisation du portrait est importante, et n’est plus au XIXe siècle la panache de quelques favorisés. C’est un peu à cause de la classe moyenne, en fait, que la photographie connaît, dès 1839, une si forte expansion.

Quant au portraitiste, leur production artistique devait à la fois prendre l’allure qu’empruntaient les peintres de la cour, tout en adaptant leurs prix à des taux respectant les bourses de la classe moyenne. Alors même que la demande de la classe moyenne s’accentue, l’offre aux aristocrates diminue, surtout dès 1850 : par exemple, le portrait miniature qui faisait fureur chez les nobles et qui servait à exprimer leur culte de l’individu est complètement détrôné par la photographie, et ce, dès la deuxième moitié du XIXe siècle. À vrai dire, « le photographe pouvait, pour un prix dix fois moindre, fournir des portraits non seulement correspondant aux moyens de la vie bourgeoise par leur bon marché, mais aussi conformes au goût de la bourgeoisie »[7]. Mais il faut dire que depuis déjà quelques années, le portrait miniature avait un compétiteur dans le physionotrace de Chrétien qui répliquait exactement la silhouette de ceux qui faisaient la pose, et ce, à moindre coût et en beaucoup moins de temps… quelques minutes ! On peut ainsi dire que dès le XVIIIe siècle, une nouvelle classe de gens beaucoup plus nombreuse que la noblesse exigeait le luxe, certes, mais à bon marché. Ce leitmotiv allait d’ailleurs faire le succès de bien des artistes, dont les photographes qui allaient suivre quelques décennies plus tard. Vers 1790, le physionotraciste est donc l’ancêtre immédiat du photographe.

L’apparition de la photographie au XIXe siècle n’avait rien du hasard. En fait, une série de facteurs ont contribué à son avènement : artistiquement, l’on recherchait de meilleurs procédés afin de représenter la réalité et la camera obscura fut un pas décisif en ce sens, dès le XVe siècle ; scientifiquement, de nouveaux champs de recherche tels que la botanique, la physiologie et l’anatomie augmentaient la capacité des artistes à représenter de façon crédible des organismes, sans oublier que la physique révélait petit à petit des propriétés spécifiques aux spectres lumineux et à la chaleur, entre autres, qui sont déterminants dans le cadre d’une machine à transformer le flux lumineux en photographie. Avec le XIXe siècle, plusieurs artistes cherchent des thèmes novateurs et se basent plus sur les attitudes naturelles des êtres humains que sur une idéalisation des personnages posés. Ainsi, les photographies n’eurent aucun mal à respecter ces nouvelles tendances artistiques, et la nouvelle technologie photographique frappe même l’imaginaire du public, ce dernier se précipitant sur ce nouveau médium.

Homme de théâtre, Daguerre s’intéresse à la photographie dans le but de l’appliquer à ses dioramas qui font fureur en Europe. Dès 1839, l’invention de Daguerre connaît un grand intérêt : « L’intérêt fut si vif qu’en deux ans, outre le modèle conçu par Daguerre et produit par Alphonse Giroux à Paris, une grande variété d’appareils fut fabriquée en France, en Allemagne, en Autriche et aux États-Unis »[8]. Pour leur part, les Américains utilisent rapidement le daguerréotype, tout comme les Anglais, les Français et les Allemands, mais en font davantage un médium commercial. Il faut souligner que la population américaine est férue de tout ce qui a rapport avec la science pratique. De plus, bon nombre de fabricants de montres ou d’emballages s’adonnent à créer des daguerréotypes, ce qui participa grandement à sa diffusion. Il faut dire, aussi, que la bonne publicité faite par Morse, l’inventeur du télégraphe électromagnétique, aida considérablement à populariser l’appareil. Il y a aussi les nombreux avantages qui facilitent la publicité : « les avantages matériels et pratiques de la photographie par rapport au daguerréotype sont si évidents qu’il peut sembler incroyable que, lorsque fut annoncée l’invention du procédé négatif-positif, celui-ci ait pris très nettement la seconde place dans l’esprit du public »[9].

Daguerre en 1844

Louis-Jacques-Mandé Daguerre photographié en 1844
(par Jean-Baptiste Sabatier-Blot)

En évidence, nous ne pouvons laisser de côté les inconvénients. Parmi ces derniers, le temps d’exposition nécessaire au cliché est très long au départ, soit plus d’une demi-heure. Heureusement, Talbot découvre une méthode (le développeur) d’accélérer le processus, en 1840, ce qui permet de prendre photo en trente secondes. En effet, le « calotype » ou « talbotype » allait permettre une utilisation élargie de la photographie, tant aux niveaux technique qu’artistique. L’on ne doit toutefois pas croire que Talbot et Daguerre avaient, malgré leurs brevets, le monopole de la photographie. En fait, bien d’autres procédés sont inventés et modifient graduellement le mécanisme photographique. Ainsi, en France, Bayard invente un procédé sur papier, et en 1847, Blanquart-Évrard crée un autre procédé basé sur les découvertes de Talbot, mais modifié. Le Gray use même de papier ciré pour adoucir les tons des photos. Avec la plaque de verre, l’on remplace même les négatifs sur papier afin d’éviter la décoloration et améliorer la netteté, et ce, malgré une exposition plus longue et une méthode plus compliquée. Après 1850, le collodion devient un procédé parfait pour la duplication. Comme nous le constatons, le daguerréotype a ouvert la porte à de multiples inventeurs qui, tous, vouent un culte à l’amélioration de la qualité des images photographiques, et à de nouvelles applications professionnelles et propres à la diversité (avec la stéréoscopie, par exemple).

Dès le début du XIXe siècle, les images populaires font déjà fureur en France : « Destinée à un public encore illettré mais qui s’éveille à la politique nationale, elle était conçue dans des ateliers centralisés pour diffuser des idées civiques, morales ou religieuses par un important réseau de colporteurs »[10]. Avant même la photographie, l’estampe répond bien à ce besoin d’images populaires. Pour l’illustration, la gravure sur acier ou sur bois, et en couleur !, les publications sont reproduites en grand nombre.

En 1836, la galvanoplastie permet, surtout utilisée dans l’estampe, d’empêcher l’altération des plaques de cuivre, entre autres, alors même que d’autres méthodes voient le jour, dont la tissiérographie en 1841, et la paniconographie en 1850. Ironiquement, l’on sait que ce n’est pas le calotype ou le daguerréotype qui menaçait le travail des graveurs, mais bien la photogravure. En ce sens, entre 1840 et 1860, l’estampe devient un objet d’art, sa « popularisation » remplacée par la toute nouvelle photographie. Par exemple, si l’on considère que le catalogue de Durand-Ruel de 1845 était gravé, quinze ans plus tard il est plutôt photographique.

Il est intéressant de noter que l’apparition de la photographie semble élargir l’environnement propre au corps humain : ainsi, alors que le physionotrace isole presque constamment la partie supérieure du corps humain de façon frontale, la photo rend la liberté à une perception maintenant globale du physique humain. Parallèlement, de nouveaux codes propres à la photo sont mis en place : « It summed up a complex historical iconography and elaborate codes of pose and posture readily understood within the societies in which such portrait images had currency »[11]. Vers les années 1880, le portrait photographique devient à la fois un symbole de description individuelle et d’identité sociale (pour les institutions privées et/ou publiques, entre autres), mais aussi un article de luxe qui confère à l’individu posé un certain statut. En fait, la photographie s’inscrit fort bien dans ce contexte de développement des industries et du capitalisme, où les classes moyennes et populaires prennent de plus en plus d’importance sociale, politique et économique. Pour ces deux classes d’individus, se faire photographier devient donc une action qui rend visible à soi-même et aux autres son propre ascendant et son importance certaine.

Même les statistiques ne trahissent ce culte de la reproduction imagée de l’individu : selon Tagg, plus de 90% de tous les daguerréotypes pris sont des portraits. Avec une si forte demande, il n’est guère surprenant de constater qu’il s’agissait d’une réalité massivement populaire. En même temps, cette nouvelle industrie du portrait allait anticiper une expansion importante d’industries chimiques, du verre et du papier pour qui la photo devient un client de premier plan. Ce qui ressort également de la clientèle est, vers les années 1850, leurs besoins qui sont, à vrai dire, très similaires : « what satisfied them as customers were images no more than six by nine centimetres in size, showing figures with stock props in a repetitive set of conventional poses, and costing twenty francs a dozen »[12]. La demande était forte, mais simple, alors que l’offre l’était tout autant. Avec les années, divers types de formats et de coûts deviennent, toutefois, la norme.

Lorsqu’Eastman présente son « kodak » en 1888, c’est tout un concept de marketing qu’il met aussi en branle. Il permet alors à des millions d’individus de prendre eux-mêmes des photos sans difficultés, par l’intermédiaire d’un appareil photographique facile à transporter. L’idée est révolutionnaire et étend la popularité de la photographie à des limites non franchies auparavant. Dorénavant, il n’est plus remarquable d’être photographié : il s’agit d’une démocratisation complète du médium. Ainsi, dès la fin du XIXe siècle, être pris en photo n’est plus un privilège de l’élite, mais devient un moyen de se représenter l’individu de la rue, voire même de contrôler la société en étant en mesure d’associer l’identité de la personne à sa photographie : les gouvernements n’hésitent pas à se servir de cette nouvelle réalité afin de mieux « gérer » leur population.

Publicité de Kodak datant de 1888

Une publicité pour l’appareil photographique Kodak en 1888

Avant l’apparition de la photo, les journaux et magazines incarcéraient des images à leurs publications : des décorations (palmettes, fleurons, etc.) diverses, des illustrations parfois en couleurs (« Le Cabinet des modes » (1785-1792) par exemple), des caricatures insérées dans des journaux dès 1830 (« Le Charivari ») qui traitaient de politique et du domaine social grâce à la lithographie. Mais dès la deuxième partie du XIXe siècle, l’on commence à s’intéresser aux possibilités photographiques : « En France (dans la presse), la première reprise gravée d’un daguerréotype parut dans L’Illustration du 1er juillet 1848 […], et celle d’une photographie sur papier le 7 mai 1853 »[13], et ce, par l’intermédiaire de la gravure sur bois, entre autres.

Vers 1870, l’on retrouve même des clichés sur les journaux de théâtre. Avec la similigravure, c’est la presse tout entière qui entre dans l’ère de la reproduction photographique mécanisée. Graduellement, les nouvelles découvertes liées à l’utilisation de la similigravure, plus rapides et fiables, permettent à de nouveaux magazines photographiques de voir le jour (« La Vie illustrée » en 1898, par exemple). Avec le début du XXe siècle, de nouvelles inventions telles que l’héliogravure et la rotogravure perfectionnent davantage la photographie, ce qui, d’ailleurs, améliore la qualité des nombreux magazines. L’on invente même la téléphotocopie pour diffuser les images sur de longues distances en quelques minutes. Malgré cette dernière, qui n’est réellement popularisée qu’après 1918, les deux premières décennies du XXe siècle voient les photos d’actualité voyager par train. Le résultat est simple : les photographies des journaux sont victimes d’un retard qui peut atteindre plusieurs jours : « Pour qu’un événement ait quelque chance d’être bien illustré, il fallait donc qu’il reste suffisamment longtemps dans l’actualité […] »[14]. En fait, la photographie devient un facteur important dans la guerre que se livre les journaux et magazines entre eux : l’envoi de photographes collaborateurs de par le monde par les nombreux médias en fait sûrement la preuve. Il est également intéressant de noter qu’à l’époque, la quantité de photos d’un journal est intimement liée à la prédominance d’un événement particulier, à défaut du contenu réel.

Dès 1891, la technologie permet l’impression de photographies à l’intérieur de magazines : le 25 juillet, « L’Illustration » est le premier à réaliser l’exploit. La presse illustrée, si omniprésente aujourd’hui, en est à ses débuts. Il faut aussi souligner que la gravure sur bois permettait de reproduire des dessins de tout acabit, et ce, avec une exactitude intéressante. Dès lors, le dessinateur perd son rôle au profit des photographes, et surtout de la photographie. Cette dernière domine alors toute autre forme d’iconographie en tant qu’outil journalistique : « Il n’y a pas à discuter de tel ou tel point historique quand le cliché est là, qui représente avec une fidélité indéniable les scènes que l’on veut raconter »[15]. Par la suite, la popularité de la photo n’en démord pas, alors que l’appareil photographique devient un allié hors pair pour tout bon journaliste.

La photo, comparativement aux illustrations, est jugée plus subjective, et les nombreux médias écrits l’adoptent en grand nombre, ce qui modifie grandement l’apparence physique des journaux mais aussi le caractère écrit de ces derniers. Les journalistes deviennent moins des littéraires que de réels photoreporters, au grand dam des graveurs et illustrateurs de l’époque. Il est aussi important de souligner que la photo journalistique est en tout point une œuvre d’art, et l’esthétisme devient un critère professionnel important : l’image donne du sens aux histoires, donne une idée de l’environnement. Il s’agit d’un « réel retravaillé, épuré, reconstruit [qui] est plus conforme aux exigences de ceux qui, dans la seconde moitié du siècle, entrent dans l’ère industrielle »[16]. Mais aussi, l’image doit distraire avant tout !

Également, l’on croit que les photographies sont représentatives du réel à l’état brut, à l’abri de toute subjectivité humaine et sensible. Pour la grande majorité des gens, l’image est synonyme de crédibilité. Par la photographie, l’on souhaite donc offrir aux générations à venir la vérité contemporaine, et ce, sans l’ombre d’un doute. Cette recherche de la vérité par le biais photographique est facile à reconnaître dans les publications de 1914 : « la part des illustrations est passée à trente-huit environ par numéro, pour une vingtaine de pages. La surface consacrée à l’iconographie a considérablement augmenté : une quinzaine de pages entières contre quatre à six pour le texte »[17]. Avec intérêt, plus les journaux intègrent des photos à leurs éditions, plus la valeur informative de ces images est mise à l’avant-plan.

Avec la fin du XIXe siècle, suite à des progrès sans cesse redoublés en matière de photographie, les frères Lumière inventent le cinéma. Dès lors, comme le soulignent les spectateurs de l’illustre invention, les « feuilles bougent » ! Bien que les spectacles d’écran n’aient rien de nouveau (l’on en recense même dans l’Antiquité), « la magie de l’écran s’alliait au réalisme de la photographie animée […]. Le moindre frémissement de la nature visible était capté par une machine et il était possible de le redonner à volonté »[18].

Les frères Lumière

Auguste Lumière (à gauche) et Louis Lumière (à droite)

Affiche du film "L'arroseur arrosé" (1896)

Première publicité portant sur un film, “L’arroseur arrosé”, en 1896
(Marcellin Auzolle)

Grâce au cinéma, l’individu n’est plus témoin d’une série d’images, il est témoin du mouvement ! Tout comme les nombreuses évolutions que connu la photographie, le cinéma eut aussi des prédécesseurs : le Phénakistiscope en 1832, le zootrope en 1834, ou même le Praxinoscope en 1877, tous des appareils qui simulent le mouvement des images. Mettre en mouvement des photographies, cela était plus difficile ; bien qu’il y ait eu plusieurs inventeurs qui se penchèrent sur le problème, seuls Edison et Lumière avaient la capacité technologique et industrielle de découvrir le cinéma et de le commercialiser. Tout au long du XXe siècle, photographie puis cinéma allaient révolutionner la perception de la réalité par les individus !

Robert Radford, M.A. ©1999, 2011


[1] Jim Burant, “The Visual World in Victorian Age”, dans Archivaria, numéro 19, Ottawa : Association of Canadian Archivists, hiver 1984-1985, p. 111.

[2] Ibid., p. 112.

[3] Ibid., p. 117.

[4] Michel Frizot, “Les machines à lumière. Au seuil de l’invention”, dans Michel Frizot éd., Nouvelle histoire de la photographie, Paris : Bordas, 1994, p. 15.

[5] Ibid., p. 21.

[6] Gisèle Freund, “Précurseurs de la photographie”, dans Gisèle Freund, Photographie et société, Coll. : “Points : Histoire (H15)”, Paris : Éditions du Seuil, 1974, p. 11.

[7] Ibid., p. 13.

[8] Naomi Rosenblum, Une histoire mondiale de la photographie, deuxième édition révisée et augmentée, Paris : Éditions Abbeville, 1996 (1984), p. 18.

[9] Ibid., pp. 24-27.

[10] Michel Melot, “L’estampe face à l’image industrialisée”, dans Michel Melot et alii., Histoire d’un art. L’estampe, Genève : Éditions d’Art Albert Skira S.A., 1981, p. 101.

[11] John Tagg, “A Democracy of the Image : Photographic Portraiture and Commodity Production”, dans The Burden of Representation. Essays on Photographies and Histories, Amherst : University of Massachusetts Press, 1988, pp. 35-36.

[12] Ibid., p. 49.

[13] Pierre Albert et Gilles Feyel, “Photographie et médias. Les mutations de la presse illustrée”, dans Michel Frizot éd., Nouvelle histoire de la photographie, Paris : Bordas, 1994, p. 361.

[14] Ibid., pp. 363-364.

[15] Anne-Claude Ambroise-Rendu, “Du dessin de presse à la photographie (1878-1914) : histoire d’une mutation technique et culturelle”, dans Revue d’histoire moderne et contemporaine, numéro 39-1, Paris : Société d’histoire moderne, janvier-mars 1992, p. 8.

[16] Ibid., p. 11.

[17] Ibid., p. 21.

[18] Vincent Pinel, “Naissances du cinéma”, dans Claude Beylie et Philippe Carcassonne (dir.), Une histoire du cinéma, nouvelle édition mise à jour, Paris : Bordas, 1988 (1983), p. 12.

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