L’image et l’appropriation du monde par l’Occident

Alors même que les moyens de communication se multiplient à vue d’œil, et que le commerce mondial fait plus que doubler, l’invention du daguerréotype éveille l’esprit des sociétés par rapport aux autres cultures du monde, et ce, par l’intermédiaire de la vue photographique. Dès les années 1840, des photographes se promènent autour du globe afin de transmettre des images provenant de par le monde : Joly de Lotbinière est en Grèce, alors que Vernet est en Égypte en 1839, le baron Louis Gros est à Bogota trois ans plus tard, l’entrepreneur minier Alibert prend même des photos d’ouvriers russes en 1845.

Cet article, divisé en trois parties, souligne de quelles façons la diffusion de la vue photographique a permis de légitimer dans l’esprit du public bourgeois l’occidentalisation du monde, et ce, aux XIXe et XXe siècles. La première partie, « Divers prétextes : photos de voyage, guerres coloniales et esprit nationaliste », met en lumière certaines motivations qui ont permis aux Occidentaux de diffuser la photographie selon des valeurs spécifiques ; en deuxième lieu, « La rencontre avec l’Autre dans un monde photographique qui se globalise » concerne l’impact des images photographiques sur les bourgeois et les Occidentaux ; enfin, « Représentation de son propre environnement et mass media à l’occidental » indique l’importance de la vue photographique à l’égard de sa propre représentation de la société occidentale, phénomène accentué par les nombreuses revues spécialisées du XXe siècle.

Divers prétextes : photos de voyage, guerres coloniales et esprit nationaliste

À vrai dire, dès la fin des années 1840, la photo de voyage connaît une poussée fulgurante. Grâce à l’héliographie, l’univers devient représentable sans que le bourgeois ait à quitter son fauteuil. Parmi ces nombreux premiers voyages photographiques, l’on remarque une constante : c’est le bourgeois qui prend les poses, et son public est habituellement de la même classe : « […] le Dr Claudius Galen Wheelhouse, médecin à bord d’un yacht affrété par de jeunes nobles anglais, photographie en 1849 et 1850 le Portugal, l’Espagne, l’Égypte, la Grèce et l’Italie tandis que John Shaw Smith, un riche aristocrate irlandais, réalise plus de trois cents calotypes [en] France et [en] Italie, en Terre Sainte et en Égypte »[1].

Les guerres coloniales sont aussi un bon prétexte à la diffusion photographique, et l’on n’hésite pas à montrer les sujets occidentaux tels de fiers et valeureux individus. En ce sens, le photographe Beato n’hésite pas à filmer le corps expéditionnaire franco-britannique en Chine en 1860, élaborant aussi sur les nombreux cadavres chinois telle une douce revanche occidentale sur les nombreuses menées par ces derniers. Ce que l’on souhaite exposer demeure la puissance occidentale dans le monde : Charnay se rend au Mexique afin d’y prendre des clichés de monuments anciens mexicains, et se joint aussi à l’expédition française au Madagascar alors que la République de l’octogone souhaite y imposer sa loi en 1863. Quant à Moulin qui est en Algérie en 1856-57, « ses portraits de militaires français et d’Algériens favorables à la France se distinguent de ceux des adversaires de la politique impériale, pour lesquels Moulin emploie une sorte de rhétorique formelle dépréciatrice faite de corps allongés […] »[2].

"Hugues Krafft au Japon de Meiji" (1882)

“Hugues Krafft au Japon de Meiji”. L’on reconnaît Felice Beato assied à l’avant en compagnie de Saigo Tsugumichi et d’amis étrangers en 1882 (photo : Hugues Krafft)

Bref, l’idéologie colonialiste va de pair avec les photographies « de voyages » mais aussi scientifiques et culturelles. La photo met aussi de l’avant l’esprit nationaliste des États. Ainsi, la Conquête de l’Ouest américain est un événement photographique qui met de l’avant l’unité nationale américaine, entre autres. En fait, dès 1860, l’influence occidentale aux niveaux commercial, scientifique et militaire est palpable partout dans le monde, et le photographe en devient un allié certain : que ce soit au pôle Nord en 1869 avec Dunmore, ou avec Ferrez dans la province de Bahia, ou même avec Thomson en Chine la même année. Les photographes-explorateurs « […] préfigurent l’importante production photographique que suscitent l’intensification du mouvement colonial […] »[3].

Lors de la guerre du Texas, la photographie sert surtout à mettre en photo les officiers américains : le portrait est symbolique, surtout d’un point de vue patriotique, et c’est ce même orgueil qui permet à l’Occident de s’imposer au globe, et de conserver des souvenirs de leur grandiose apogée pour les autres qui suivent. Encore, lors de la Révolte des Cipayes, la photo défend l’Occident et dénigre l’ennemi hindou, telle une propagande pro-occidentale : « Les photographes montrent des Indiens pendus (1857) ou les ruines de Sekoundra Bagh à Lucknow, jonchées des cadavres d’Indiens tombés au combat (1858) […] »[4]. Ainsi, la photo devient une arme redoutable qui sert à défendre les idéaux occidentaux au détriment, bien souvent, des autres cultures.

La rencontre avec l’Autre dans un monde photographique qui se globalise

Avec les nouvelles possibilités offertes par le procédé négatif-positif, de plus en plus de cameramen partent à la conquête du monde afin d’y trouver de nouvelles images remarquables. Parallèlement, les riches touristes qui visitent les nouvelles contrées d’Afrique et d’Amérique ou même les antiques cités de la Méditerranée rapportent avec eux des photographies de leur périple. Quoi de mieux pour se souvenir de voyages si coûteux ! D’un point de vue scientifique, la photographie est aussi une façon de s’approprier le monde, et ce, sous le couvert de l’Homme civilisé qui porte un œil sur le « non civilisé ». Que ce soit chez les autochtones d’Amérique du Nord ou chez les peuples de l’Inde, la caméra fixe sur papier des portraits d’individus qui ne rentrent nullement dans les standards occidentaux. Cette rencontre avec l’Autre, par le médium photographique, est un élément important quant à l’occidentalisation du monde : « Such photographs of native people, treated as curious, even wonderful, subjects to be gathered into a comprehensive visual taxonomy, reflect the European base of photography and the general association of the camera, a precision instrument, with scientific purposes »[5].

Photographie de guerriers zoulous (fin du XIXe siècle)

Des guerriers zoulous vers la fin du XIXème siècle et des Européens à l’arrière-plan

Pour un public bourgeois civilisé des années 1860, des photographies de scènes naturelles telles que l’on en retrouve dans l’Ouest américain ou dans les Alpes sont grandement appréciées, donnant l’illusion à ces individus de pénétrer dans des lieux jamais visités par l’Homme auparavant. En quelque sorte, c’est la conquête de l’être occidental sur la nature, aussi difficile d’accès qu’elle puisse être. Pour l’imaginaire populaire, la photo donne beaucoup de pouvoir aux Occidentaux, surtout par rapport aux habitants de ces lointaines contrées, jugés peu civilisés. La photo sert donc l’ethnologue scrupuleux, mais aussi le simple curieux, qui se questionnent sur l’Autre : « The market that existed for their work indicates a public hunger for colour, romance and new horizons, symptons of a passion for experience which marks many nineteenth century lives »[6].

Avec le stéréoscope, qui apparaît dans les salons bourgeois dès le second Empire, les individus s’ouvrent littéralement et concrètement sur le monde tout en élargissant leurs connaissances. Outre le fait qu’il permet de « voyager » dans toutes les régions de la planète, il permet aussi aux gens une foule d’émotions : désormais, l’on peut apercevoir les grands désastres naturels, suivre les grandes campagnes militaires ou même visiter des lieux autrement interdits d’accès tels que les demeures impériales. Quant à la diffusion du médium, elle est rapide et globale, grâce à des clubs et des commerces internationaux, dès 1851 en Europe puis s’étendant à l’ensemble du globe. De plus, les photos stéréoscopiques sont prises par une gamme diversifiée de gens : des voyageurs, des photographes régionaux, ou même de grandes entreprises.

Plus les photos stéréoscopiques se font présentes, plus les utilisateurs, marchands et collectionneurs sont nombreux, ce qui crée un véritable réseau international de la photographie. La féroce concurrence permet aussi de baisser les prix : en 1859, à partir de douze francs la douzaine, l’on arrive à acquérir des vues sur papier. Et il ne faut négliger les nombreuses copies pirates qui circulent et qui facilitent l’obtention des images. « Les images stéréoscopiques vouées à la collection, à l’après-midi du dimanche, à une sociabilité fermée, cèdent le pas à des images qui circulent […] »[7]. Les individus échangent donc des informations visuelles et textuelles entre eux, à une échelle internationale, et qui touchent à tout : leur « réalité », leurs conditions de vie, leur culture, etc. Bien souvent, c’est l’Occident qui se fait valoir.

Représentation de son propre environnement et mass media à l’occidental

Pour certains des premiers photographes, tels que Bayard, Marville ou Blanquart-Evrard, la photographie est un excellent moyen d’illustrer la culture, l’architecture, la topographie et même les scènes rurales. Les Occidentaux mettent ainsi de l’avant les monuments religieux, culturels et administratifs de premier plan, et l’on photographie des bâtiments importants. L’on se met donc à représenter son propre environnement occidental sur papier, ce qui donne un aspect novateur à ce dernier.

Ainsi, il n’est plus rare, dès 1850, de consulter des guides photographiques sur les grands centres urbains : « […] significant new market for topographical photographs was emerging in the travelling middle classes, who began collecting photographs as souvenirs of tours and places visited »[8]. L’on ne fait pas que percevoir l’occidentalisation de mondes lointains, l’on s’abreuve aussi d’images locales.

À la même époque, les exploits rendus possibles grâce à l’industrialisation et la mécanisation sont aussi largement photographiés ; il va sans dire que l’occidentalisation du monde passe par ces innovations grandioses et la reproduction photographique sert à les populariser et à s’en enorgueillir. Les photographes se précipitent alors sur les chantiers maritimes et ferroviaires d’Amérique et d’Europe afin d’y photographier le progrès telle une porte sur l’avenir. Il ne fait nul doute que pour les photographes occidentaux qui voyagent aux quatre coins du monde, « bien qu’ils aient voulu donner l’impression que [leurs] documents étaient « objectifs » – c’est-à-dire des reflets fidèles de la réalité -, les hommes qui se trouvaient derrière l’appareil étaient guidés […] aussi bien par leur sentiment d’être les émissaires d’une « civilisation plus élevée » […] que par un désir de succès commercial »[9]. Avec intérêt, certains photographes occidentaux s’installent en Afrique, en Chine ou au Japon, entre autres, pour ouvrir studios et publiciser leur art. Au Japon, en 1877, l’on retrouve même plus de cent photographes qui travaillent habituellement pour l’élite en place. Le public bourgeois de l’ensemble de la planète s’intéresse à la photo, cela fait partie de l’époque.

Pour des photographes tels qu’Annan, la prise de photos de secteurs pauvres et misérables de villes anglaises devient un spectacle prisé par les classes bourgeoises. Cela leur permet de concevoir une nouvelle réalité à leur ville, eux qui ne vont que rarement dans ces zones défavorisées. En quelque sorte, le photographe devient l’allié de la bourgeoisie, cette dernière étant curieuse de connaître le mode de vie des classes populaires, moins aisées, de leur communauté. Le photographe est l’espion des classes bourgeoises : « Partly deserted, the city appears indeed as « the scene of a crime » to which the photographer has been sent to collect evidence »[10]. L’occidentalisation du monde commence, en fait, dans sa propre cour arrière.

Qui dit occidentalisation dit nécessairement capitalisme et publicité. Dans un monde où le profit est à l’honneur et où l’information devient un besoin essentiel, les magazines photographiques, à l’exemple de « Life », prennent tout leur sens. En 1960, « Life » est lu par quarante millions d’Américains, et les publicités incluent dans le magazine génèrent des profits gargantuesques. L’intérêt de « Life » tient au fait qu’il raconte l’histoire par le biais de photographies, maintenant distribuées à des millions de lecteurs. Le but ultime de la revue : voir le monde… par la photo, nécessairement, mais aussi par des articles sous-jacents. Le premier numéro de « Life » est clair à ce sujet ; selon Luce, son fondateur, « Life » sert à « voir la vie [et] voir le monde, être témoin des grands événements, observer les visages des pauvres et les gestes des orgueilleux […] ; voir et avoir plaisir de voir, voir et être étonné, voir et être instruit »[11]. La photo est ainsi une fenêtre sur le monde et surtout une ouverture populaire sur la planète, grâce aux nouveaux magazines, tels que « Life » et « Time », qui apparaissent en grand nombre.

Couverture du magazine Life (1911)

L’une des premières couvertures du magazine Life, en 1911,
représentant une peinture d’Angus Mac Donall (1876-1927)

Comme l’Occident symbolise la liberté et le grand rêve de la réussite, « Life » se sert de la photo pour évoquer les grandes ambitions et valeurs occidentales : des images d’enfants pour les sentiments, des photos présidentielles pour la patrie, des photos de stars pour le rêve, des reprographies d’autres sociétés pour l’exotisme, des images d’exploits incroyables pour le surpassement. Le monde devient donc imbibé des valeurs occidentales par le biais du mass media photographique, un monde qui semble parfait et qui, de ce fait, crée de multiples faux espoirs. « La popularité de ce nouveau journalisme, presque exclusivement basé sur l’image, est le fait du changement survenu dans la condition de l’homme moderne et de la tendance à une standardisation de plus en plus grande »[12].

Conclusion

Dès la deuxième moitié du XIXe siècle, la photographie connaît un essor considérable, et ce, à la grandeur du monde occidental et au-delà. Parmi les premiers photographes, l’on retrouve surtout un bon nombre de bourgeois qui voyagent à l’étranger afin de capter sur pellicule des images de tout acabit : des monuments antiques, des peuplades éloignées, d’importants bâtiments, entre autres. Mais la photo sert aussi à démontrer la puissance occidentale dans le monde, par le biais de photographies de corps expéditionnaires dans le cadre de guerres coloniales, entre autres, et à propager la fierté nationale par l’illustration des grandes réalisations des États et de ses citoyens. Également, par l’intermédiaire du médium photographique, les Occidentaux ont la chance de poser un regard nouveau sur les autres sociétés, qui demeure parfois péjoratif : ce sont les « civilisés » qui photographient l’Autre, selon leurs valeurs. Pour les bourgeois, il s’agit là d’une occasion de visiter des lieux et des environnements complètement hors de portée en d’autres circonstances, confortablement assieds dans leur fauteuil, et ce, par le biais de la caméra ; en quelque sorte, le bourgeois et bientôt l’ensemble des Occidentaux peuvent se sentir omniprésents.

Également, bien que la vue photographique permette de découvrir le monde en deux dimensions, la photo permet aussi aux individus de mieux connaître leur propre environnement. Par exemple, l’élite en place peut maintenant mieux concevoir les différents secteurs de leur propre ville : les taudis des classes populaires ou même les quartiers ouvriers, par exemple. Avec le XXe siècle et la venue des multiples magazines spécialisés tels que « Life », c’est carrément la diffusion à grande échelle des grandes valeurs occidentales qui se produit, mettant à l’avant-scène les lignes directrices d’une façon de vivre et d’une façon d’agir. Ainsi, la photographie devient le principal médium de représentativité, d’abord chez les bourgeois au siècle passé puis, au fil du XXe siècle, chez l’ensemble des êtres humains. D’abord un phénomène élitiste, l’occidentalisation du monde par le biais de la vue photographique devient un phénomène global au fil des décennies.

Robert Radford, M.A. ©1999, 2011


[1] André Rouillé, “L’exploration photographique du monde”, dans André Rouillé et Jean-Claude Lemagny, Histoire de la photographie, Paris : Bordas, 1986, p. 55.

[2] Ibid., p. 58.

[3] Ibid., p. 59.

[4] Hubertus Von Amelunxen, “Le Mémorial du Siècle. L’événement photographiable”, dans Michel Frizot éd., Nouvelle histoire de la photographie, Paris : Bordas, 1994, p. 141.

[5] Alan Thomas, “The journeying eye”, dans Time in a Frame. Photography and the Nineteenth-Century Mind, New York : Shocken Books, 1977, p. 32.

[6] Ibid., p. 34.

[7] Pierre-Marc Richard, “La vie en relief. Les séductions de la stéréoscopie”, dans Michel Frizot éd., Nouvelle histoire de la photographie, Paris : Bordas, 1994, p. 183.

[8] Eve Blau, “Patterns of Fact : Photography and the Transformation of the Early Industrial City”, dans Eve Blau et Edward Kaufman, Architecture and Its Image. Four Centuries of Architectural Representation. Works from the Collection of the Canadian Centre for Architecture, Montréal : Centre canadien d’architecture / Canadien Centre for Architecture, 1989, p. 42.

[9] Naomi Rosenblum, “La photo documentaire : objets et événements. 1839-1890”, dans Une histoire mondiale de la photographie, deuxième édition révisée et augmentée, Paris : Éditions Abbeville, 1996 (1984), p. 168.

[10] Blau, loc.cit., p. 52.

[11] Gisèle Freund, “Mass media et magazines aux États-Unis”, dans Photographie et société, Coll. : “Points : Histoire”, Paris : Éditions du Seuil, 1974, p. 138.

[12] Ibid., p. 141.

* Les images, photographies, dessins et toutes autres représentations visuelles inclus à l’article proviennent de l’encyclopédie libre en ligne Wikipedia. Ces représentations visuelles relèvent du domaine public, et ce, en respect des normes qui s’appliquent actuellement aux États-Unis d’Amérique. Le serveur qui héberge le présent site virtuel est situé aux États-Unis et l’auteur de l’article respecte donc les lois et conventions qui s’appliquent actuellement dans ce pays.





Comments / Commentaires